par Laila Bassam, Maya Gebeily et Tom Perry
L'entrée en guerre du Hezbollah ne sera pas sans conséquence pour la survie du mouvement chiite libanais allié à Téhéran désormais confronté à l'occupation de son bastion du Sud-Liban, à la mort de milliers de ses combattants et accusé par la population d'être responsable du déplacement forcé de centaines de milliers d'autres Libanais.
Cette décision a aussi entraîné de lourdes conséquences politiques. A Beyrouth, l'opposition, qui dénonce son statut de groupe armé, s'est durcie, ses rivaux l'accusant d'exposer le Liban à des guerres répétées avec Israël.
En avril, le gouvernement libanais a engagé des discussions directes avec son voisin israélien pour la première fois depuis des décennies, une initiative à laquelle le Hezbollah s'est fermement opposé.
Pourtant, plus d'une douzaine de responsables du Hezbollah ont confié à Reuters qu'ils misaient sur une possibilité d'inverser une situation de plus en plus défavorable en s'alignant sur Téhéran dans sa guerre contre Israël et les Etats-Unis.
Fondé en 1982 par les Gardiens de la révolution islamique d'Iran, le groupe a ouvert le feu deux jours après le début du conflit, déclenché par des frappes américaines et israéliennes contre l'Iran le 28 février.
Selon ces responsables, le calcul du Hezbollah repose sur l'idée que sa participation contraindrait les négociations entre Washington et Téhéran à intégrer le Liban, et que la pression iranienne pourrait permettre d'obtenir un cessez-le-feu plus solide que celui entré en vigueur en novembre 2024 après un conflit lié à la guerre à Gaza.
Le Hezbollah avait été sévèrement éprouvé lors de la précédente guerre, qui coûté la vie à son chef Hassan Nasrallah ainsi qu'à environ 5.000 combattants, et atténue son emprise sur l'Etat libanais.
Réarmé avec l'aide de l'Iran, le mouvement a adopté de nouvelles tactiques et utilisé des drones, surprenant de nombreux observateurs par ses capacités après une trêve fragile de quinze mois durant laquelle il était resté discret, alors même qu'Israël continuait d'éliminer certains de ses membres.
Le député du Hezbollah Ibrahim al-Moussaoui rejette l'accusation selon laquelle le groupe agirait pour le compte de l'Iran en reprenant les hostilités. Il a confié à Reuters que le Hezbollah voyait une occasion de "briser ce cercle vicieux (...) qui permet aux Israéliens de cibler, assassiner, bombarder, tuer, sans aucune réaction".
Il a reconnu des pertes et des destructions dans le sud du Liban mais souligné que "vous n'entrez pas dans ce genre de calculs sur le nombre de morts" lorsque "la fierté, la souveraineté et l'indépendance" sont en jeu.
Le service de presse du Hezbollah a affirmé que le chiffre de plusieurs milliers de combattants tués dans la guerre actuelle était faux.
Si le cessez-le-feu négocié sous médiation américaine et entré en vigueur le 16 avril a entraîné une baisse sensible des violences, Israël et le Hezbollah continuent d'échanger des tirs dans le Sud, où l'armée israélienne maintient des troupes dans une "zone tampon" qu'elle s'est arrogée.
Pour Yezid Sayigh, chercheur senior au Carnegie Middle East Center à Beyrouth, le Hezbollah a "montré plus de résilience que beaucoup ne l'avaient imaginé" tout en concédant qu'il n'en avait obtenu aucun "gain stratégique".
"La seule chose qui contiendra Israël est un accord global entre les Etats-Unis et l'Iran", a-t-il dit. "Sans accord, il y aura beaucoup de souffrances pour tout le monde. Au mieux, une impasse douloureuse."
Plus de 2.600 personnes ont été tuées depuis le 2 mars, dont environ un cinquième de femmes, d'enfants et de secouristes, selon le ministère libanais de la Santé, qui ne distingue pas civils et combattants.
Trois sources, dont deux responsables du Hezbollah, ont expliqué que ces chiffres n'incluaient pas de nombreuses pertes au sein du mouvement. Elles ont évoqué plusieurs milliers de combattants tués, tout en reconnaissant que le bilan n'était pas définitif.
Dans un communiqué adressé à Reuters, le service de presse du Hezbollah a démenti ces estimations et assuré que les chiffres du ministère de la Santé incluaient ses membres tués dans les frappes israéliennes.
Dans la banlieue sud de Beyrouth, contrôlée par le Hezbollah, plus de deux douzaines de tombes fraîchement creusées ont été rapidement remplies de corps de combattants dans les jours ayant suivi l'entrée en vigueur du cessez-le-feu. De simples pierres tombales en marbre identifient certains comme des commandants, d'autres comme des combattants.
Dans le seul village méridional de Yater, le conseil municipal a recensé la mort de 34 combattants du Hezbollah.
La communauté chiite du Liban a enduré l'essentiel des attaques israéliennes, contrainte de se réfugier dans des zones chrétiennes, druzes et autres, où beaucoup tiennent le Hezbollah pour responsable du déclenchement de la guerre.
Israël a amplifié son emprise sur une zone de sécurité s'étendant jusqu'à 10 kilomètres à l'intérieur du Liban et détruit des villages, affirmant vouloir protéger le nord d'Israël contre les attaques de combattants du Hezbollah intégrés à des zones civiles.
L'armée israélienne affirme que le Hezbollah a tiré des centaines de roquettes et de drones sur Israël depuis le 2 mars. Israël a concédé la mort de 17 soldats dans le sud du Liban ainsi que celle de deux civils dans le nord d'Israël.
Un diplomate en contact avec le Hezbollah a décrit son entrée en guerre comme un pari majeur et une stratégie de survie, estimant que le mouvement voulait faire partie du problème pour être partie prenante d'une solution régionale éventuelle.
Téhéran a exigé que la campagne israélienne contre le Hezbollah soit incluse dans tout accord portant sur la guerre élargie.
Ce n'est pas l'opinion de la présidence américaine qui préfère morceler les accords.
Le président libanais Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam cherchent pourtant depuis l'an dernier à obtenir le désarmement pacifique du Hezbollah, le conduisant en mars dernier à interdire les activités militaires du groupe, sans succès.
(Avec Rami Ayyub et Pesha Magid in Jerusalem, Saad Sayeed à Islamabad et Olivia Le Poidevin à Genève; version française Nicolas Delame, édité par Sophie Louet)

0 commentaire
Vous devez être membre pour ajouter un commentaire.
Vous êtes déjà membre ? Connectez-vous
Pas encore membre ? Devenez membre gratuitement
Signaler le commentaire
Fermer